
Dès la sortie des souterrains métropolitains, vers 8h20, nous voici happés par une énorme foule mouvante. La plupart de ses membres sont légèrement vêtus ou recouverts d’une sorte de sac plastique vantant les mérites du magazine JOGGING qui maintient au chaud, protège du froid.
Notre progression s’avère difficile dans ce labyrinthe humain. Aussi, nous décidons de nous poser rapidement pour, nous aussi, sauter dans nos magnifiques tenues laborieusement fabriquées quelques jours auparavant. L’entrecuisse pommadé et les tétons protégés, nous nous livrons à une rapide séance de photos pour enfin enfiler nos plastiques JOGGING, bisons nos fans et pénétrons difficilement dans notre sas de départ, nommé 3h45 ! La masse des coureurs est dense et elle se trouve augmentée, voire polluée de non participants ! Quel bazar !!!

En attendant le départ, Francis branche un concurrent. Le gars découvre que c’est le premier marathon de son nouveau pote, et en échange Francis apprend qu’il a affaire à un vrai dur, un tatoué qui a déjà couvert la distance magique quelques 125 fois !!! Respect ! Et dire que quoiqu’il arrive mon compteur restera bloqué à 5 ! Une broutille ! Mais aussi, un gros regret !! Pourtant je ne pense pas davantage à mon échec probable ! L’ambiance festive, la musique, l’excitation, ce bonheur que nous partageons avec nos superbes maillots… tout ceci occulte totalement la triste idée de ne jamais plus pénétrer une telle enceinte !
Enfin le top libérateur du départ est donné ! Les premiers, invisibles qui resteront intouchables durant toute l’aventure, doivent à présent s’envoler comme des moineaux ! Ce sont des cris de joie qui fusent simultanément de partout sur le haut de l’avenue. Mais il nous faudra attendre un petit moment pour être, à notre tour, libérés !
Pour l’instant, nous avançons en piétinant vers la ligne de départ, et c’est après huit minutes que, en hurlant comme des Warriors, nous déclenchons notre bip électronique en entamant ce geste mécanique qui, si tout va bien, nous mènera au bout.
Peu après le départ, nous nous rendons compte que notre meneur d’allure 3h45 est hors de portée. On ne le voit même pas dans cette foule mouvante. Nous sommes obligés d’adopter une allure très hasardeuse, ce qui, si la situation devait perdurer, risquera de nuire à la régularité de notre progression. Nous poursuivons notre descente des Champs-Elysées tout en dégustant ce moment tant désiré, en baissant la tête pour ne pas piétiner nos voisins, en la relevant pour apprécier ce curieux paysage surplombé de ce magnifique ciel dans la fraîcheur de cette extraordinaire matinée.
Assez rapidement, une envie pressante m’assiège soudainement. Je choisis de l’assouvir tant que nous sommes sur la plus belle avenue du monde heureusement meublée d’arbres salvateurs. Du coup, c’est une Warrior-douche qui s’abat sur les Champs. Et lorsque nous y gambadons à nouveau de concert, nous nous retrouvons curieusement à quelques dizaines de mètres d’un meneur d’allure 3h45 ! Allez comprendre…
Nous franchissons le premier kilomètre en 6 minutes au lieu des 5’15’’ programmées sur notre bracelet « plan de course ». C’est logique au vu de ces mauvaises conditions de départ. Mais ce n’est pas grave, l’essentiel étant d’être là, de s’éclater, et ensemble ! Et puis, la route est longue, alors nous aurons le loisir de rattraper le temps perdu !
Dorénavant, nous allons nous efforcer de rester à une distance constante de notre lièvre. Mais, Francis et sa légendaire fougue, dopé par l’explosion si longtemps retenue, semble s’envoler, se libérer des deux mois de contrainte infligée par son intime espion, le cardio-fréquence-mètre, bref : s’éclater ! La Place de la Concorde avalée, en s’engouffrant dans la rue de Rivoli, il emboîte le pas d’une jolie naïade enjambant des mètres et des mètres de ce bitume jadis recouvert des célèbres pavés parisiens. Et c’est vrai que nombre de coureuses sont vraiment appétissantes. C’est l’un des atouts du sport !
Francis est en pleine forme ! On ne peut décidément pas le tenir ! Jérôme tente de lui faire comprendre que nous ne sommes pas venus pour faire un temps, mais il ne peut s’empêcher de mener notre danse. Mais c’est vrai que ça fait du bien de lâcher enfin les chevaux après tant de retenue ! Il caracole devant nous. Alors laissons-le en profiter !!
« Bravo ! Bravo » ! En répondant à ces encouragements du public, j’attaque un petit jeu que j’affectionne dans ces longues courses. Je communique avec le public. J’adore ! Mais il faut que ça marche. Pour aujourd’hui, ça devrait être sympa car il y a du monde.
Je lance à deux passants tristement désintéressés qui marchent à contresens : « Hé ! C’est dans l’autre sens » ! Mais je ne perçois aucune réaction.
Au papy qui regarde ce défilé, tout éberlué « Allez, avec nous » !! Pas plus de réaction !
« Bravo ! Bravo » !
Francis, avec son intarissable verve n’est pas en reste ! Quelques maillots affichant leur origine danoise s’entendent dire : « Go Denmark ! Go » ! Jérôme, qui à ma connaissance est aussi expansif et exubérant que Francis est timide, commence à apprécier ces échanges. Il ne va certainement pas tarder à s’y mettre, lui aussi !
A ce petit jeu, le premier ravitaillement se rapproche à la vitesse d’un marathonien en totale concentration. Je sors soudainement de mon exercice de style, comme machinalement alerté qu’il faut se préparer à cet événement. Il faut le gérer au mieux pour ne pas perdre trop de temps ni se faire bousculer et malmener dans cette bousculade autour du premier point d’eau ! Et il en sera ainsi tous les cinq kilomètres ! Je fais part de mon expérience à ce sujet à mes coéquipiers : « Faut pas se jeter dès le début sur la table ! Faut rester au milieu de la chaussée, laisser les premiers se servir et se rabattre vers la fin. C’est comme ça qu’on court le moins de risques » !
A présent, et après chaque autre ravitaillement, il nous faut être vigilants, éviter tous les cadavres de bouteilles, peaux de bananes et d’orange indélicatement abandonnés à leur triste sort d’objets laissés pour compte et jonchant le sol. Ils constituent de véritables pièges, des dangers pour les pauvres et fragiles bipèdes que nous sommes fiers d’être en ce jour d’extrême chevauchée !
La piste se resserre. Du coup, l’allure du peloton ainsi densifié se ralentit. Pour partiellement remédier à cette gêne, nous empiétons sur les trottoirs, ce qui nous oblige à slalomer entre les barrières, les bancs, les passants, les crottes de chiens… Je lance à nouveau à un passant égaré en sens inverse : « Hé ! C’est dans l’autre sens » ! Il me dévisage d’un air totalement éberlué !
Proche de nous pour quelques petites secondes, un type boit un canon à la terrasse d’un bistrot. Il doit être 9h45 !! Je lui lance : « A la tienne » ! Il a encore plus de mal à me répondre qu’à se tenir debout !
Plus loin, en nous portant à la hauteur d’un joli canari jaune, je fais remarquer à Francis que ce jaune est vraiment beau, et il ne peut s’empêcher de la brancher, en anglais, elle aussi !
L’un des points forts du marathon réside dans les déguisements que nombre de barjots s’appliquent à fabriquer et encore plus à porter. Nous rattrapons et dépassons deux bouteilles de Champagne qui proposent à leur entourage quelque ravitaillement pétillant.

A l’approche du km9, branlebas de combat chez les Warriors ! Notre fan club doit être tout proche. Ca va être sympa de se voir, ça nous fera chaud au cœur, et eux n’auront pas le sentiment d’avoir fait ce déplacement matinal pour rien. Les « hourras » fuseront parmi cette grosse foule en délire qui se balance en tous sens pour vaincre la fraîcheur matinale malgré le beau soleil printanier. Le lieu de rendez-vous approche irrémédiablement, se présente, et lentement s’évanoui dans le silence qui s’échappe de nos groupies absents ! Dommage ! Dommage pour nous, et dommage pour eux ! Mais la course reprend ses droits et se poursuit. Alors : Vive la fête !!


Prudemment, je sors mon téléphone, appareil-photo, caméscope, lecteur MP3, calculette, console de jeux, boîte à souvenirs, réveille-matin, lave-linge, brosse à dents, marteau, cocotte-minute… Mais dans l’immédiat, seule la fonction téléphone m’intéresse afin de joindre mon staff et aller aux nouvelles. « Qu’est-ce qui s’est passé » ? Mon Gaston favori me répond qu’il m’a appelé quand il m’a vu mais n’a pas réussi à capter mon attention. Les autres n’étaient pas encore arrivés ! J’apprendrai plus tard que : ayant fait un détour par un troquet parisien, ils ont raté le métro qui les avait pourtant attendus à leur demande, mais le pilote avait un tiercé à valider rapidement… Voilà ce que c’est que d’être trop gourmand !!
Nous pénétrons dans la Bois de Vincennes, havre de calme bienvenu pour calmer nos émotions. Le public est moins nombreux, mais toujours actif dans ses encouragements ! Mais petit à petit, une certaine sérénité m’envahit. Du coup, je suis obligé d’insérer ici un grand blanc imageant ce passage de quelques kilomètres vide de souvenirs, sans doute d’événements marquants…
Respirer. Souffler…
Dérouler. Allonger. Impacter…
Respirer. Souffler…
Dérouler…
Francis se tait !!! C’est sans doute un signe !
Je prends la tête des Warriors.
Nous ne nous parlons pas beaucoup, contrairement à notre habitude. Cela ne nous empêche pourtant pas d’échanger sur ce qui nous interpelle. Jérôme nous dit de regarder sur notre droite. Le dossard 16 y est en train de marcher. Vu son numéro, ce gars, représentant de l’élite de notre consistante troupe, après avoir abandonné est sûrement en perdition ! Le malheureux n’est pas rendu, sachant qu’il est complètement à l’opposé de l’arrivée !
Le Bois de Vincennes est en train de se faire rattraper par la ville. La civilisation regagne ses droits en même temps que ses tares. Un coureur laisse s’échapper un jet d’eau sur le côté. Curieux ! Mais, encore plus curieux : il recommence, puis encore… Je comprends qu’il est en train d’uriner en courant ! Il faut quand même être vraiment dégueulasse pour faire ça sur la route et dans la foule, même si à l’instant précis elle est assez clairsemée ! Vu sa position dans le peloton, il pourrait terminer en 4 heures. Alors, qu’il aie perdu une minute pour se lâcher au pied d’un arbre sur le bord de la route n’aurait pas changé grand-chose ! En le dépassant je fais un détour accompagné d’un ample geste afin de signaler à mes poursuivants de contourner le cochon qui a oublié son déguisement au vestiaire !
Km19, nos fans sont là… Le peloton s’est resserré vu que le passage est à présent assez étroit. Depuis l’épisode du « Man qui pisse » je suis devant mes compères. Francis a, depuis quelques temps déjà, fini par lever le pied. Nous traversons une zone où le public est vraiment nombreux. Soudain, j’aperçois mon Gaston à quelques mètres de moi. Je projette mes doigts en forme de « V », puis lui saute au cou et le bise sur les deux joues avant de sautiller vers le reste de la troupe que je salue joyeusement d’un vrai large sourire tout en effectuant des roulements de bras. Les larges sourires de mes admirateurs me vont droit au cœur, ce qui a pour effet de l’accélérer. Lui aussi va bien ! Rassurez-vous ! Puis je me retourne et cours à reculons pour leur dire au revoir. Un œil de lynx inconnu me jette alors un chaleureux « Allez, les Warriors » !!
Cette fois, me voici boosté par ce vivifiant passage ! L’étroitesse du couloir ménagé par ce superbe public qui encourage les concurrents me rappelle quelques sorties de VTT avec le même Francis, mais aussi avec Matt et Ben que je salue vigoureusement. Nous avions alors baptisé l’un de nos chemins préférés « l’Alpe d’Huez », tant la montée qu’il proposait imposait la ligne droite pour ne pas toucher à en tomber les branchages spectateurs et admirateurs de notre humble prestation ! « Allez Charles » ! « Vas-y Charles » !
Des mains de gamins sont tendues qui n’attendent que d’être frappées au passage dans une sorte de communion avec les extraterrestres du jour que nous sommes ! Je me laisse donc aller à ce petit jeu que j’affectionne particulièrement. Je claque des petites mains isolées, quelques mains d’adultes qui se laissent prendre au jeu, des chapelets de mains alignées… Je pouette-pouette un magnifique chapeau, tapote des baguettes gonflées qui en les heurtant l’une à l’autre produisent un clap-clap d’encouragement. Tout en m’activant sur cette tâche incongrue, ma foulée semble s’allonger. Ou bien, est-ce le rythme de mes pas qui s’accélère… Et c’est ma vitesse qui augmente ! Je me sens des ailes, ce qui me motive encore davantage ! Et le public ne diminue pas, bien au contraire !!
A ce rythme, je ne vois pas le temps passer, et surtout : je ne sens pas mes genoux ! Oubliés, les genoux !!! Réellement refoulées au fond de ma mémoire, les douleurs insupportables des dernières semaines de ma préparation, rendue chaotique jusqu’à la saboter, semblent ne jamais avoir existé. Je ne les ressens pas !! Alors, je n’y pense pas ! Je mène toujours la danse des Warriors.
Nous franchissons le semi-marathon avec environ 3 minutes et 30 secondes de retard sur notre ordre de marche. Ce n’est pas mal ! Nous sommes sur la bonne voie pour réussir, et réussir un beau temps ! Je ne songe même plus à abandonner ! Je me sens bien !!! C’est génial !
« Hé ! Les gars ! Vous entrez dans l’inconnu » !!! Et oui ! La distance parcourue jusqu’à ce moment ne l’avait jamais été auparavant pour Jérôme et Francis! C’est donc maintenant que l’aventure commence réellement !
Nous abordons la rue de Lyon, puis la Bastille. Enorme foule ! Et toujours ces mains tendues ! Encore les « Allez, Charles » ! Je cherche nos fans, aperçois les neveux de Francis, son cousin Jules qui sera notre coéquipier pour nos « 100 kilomètres Oxfam » au mois d’août prochain en Belgique. Jérôme et Francis se sont rapprochés. C’est du délire pour Francis ! Je cherche les miens, ne les vois pas, cours à reculons pour mieux scruter la foule, reprends ma course en avant. « Allez, les Warriors » ! C’est vrai que nous faisons bonne figure, ainsi groupés tous les trois avec nos T-shirts volontairement peu discrets !!
« Allez, Francis » ! « Allez, Charles » !... Curieusement, Jérôme ne reçoit pas d’encouragements !! Je me souviens alors que son inscription fut folklorique. Il y a eu inversion de son prénom et de son nom !! Du coup, il est assez difficile de déchiffrer un nom de famille inscrit sur un dossard en mouvement !
Nous arrivons sur les quais de Seine, et la foule est toujours aussi nombreuse, et aussi chaleureuse. C’est incroyable et superbe. Les gens ne sont pas venus uniquement pour encourager leur protégé, mais tous les concurrents. Tout au moins toutes celles et ceux qui attirent l’attention, de quelque manière que ce soit. Il y a ceux qui se montrent beaucoup, ceux déguisés, ceux gesticulants, animés d’un rythme Rock and Roll ou de Samba, médaillés par un flocage d’enfer, mais aussi les passe-partout animés par un seul objectif : rester concentré quoiqu’il arrive pour aller au bout.
Moi, je suis vraiment désinhibé. Dans mon beau costume, on ne peut me manquer ! Et à chaque orchestre dépassé, je salue la prestation des artistes à ma manière. C’est pas de ma faute si j’ai le rythme dans la peau ! Je balance les bras pour accompagner les Claudettes, pour rocker-roller, pour répondre aux extraordinaires groupes de percussion. Je tape des mains à certains sons ! Je fais des ronds de bras en passant sous les ponts où la foule agglutinée est trop passive !
Toujours à l’avant des Warriors, malgré quelques ralentissements volontaires pour me faire reprendre par mes compères, je continue ma folle chevauchée sans plus de dégâts. A un moment où je retrouve Francis et Jérôme, ce dernier me fait part de son admiration pour ma foulée ! Et mon petit jeu recommence ! Je reprends ma fuite en avant, les doigts en forme de V pour saluer le public toujours enthousiaste.
J’encourage un gars qui marche. « Allez Toulouse, courage » ! Du coup, il repart quand j’arrive à sa hauteur. Pour ne pas qu’il soit reparti que machinalement, je lui tiens une petite discussion : « Tu vas quand même pas te faire avoir par un Biarrot » ! Et il répond avec cet accent aussi chantant que notre chevauchée parisienne est somptueuse ! Nous échangeons sur la prestation européenne du Biarritz Olympique la veille, mais il s’essouffle et perd du terrain. Il finit par disparaître avec notre conversation, happé par la foule des bruits d’impacts au sol mêlés à ceux du public actif et de l’orchestre que nous laissons sur le côté !
Mon corps, à cours d’entrainement, commence à ressentir ce manque ! Des douleurs musculaires s’installent progressivement dans mes membres inférieurs, mais aussi dans mes bras, soumis à dure épreuve, par la course et surtout par les moulinets que je leur impose depuis déjà un bon moment afin de fêter la fête !
Loin derrière moi, Francis déclenche une balise de détresse. Mais elle fait l’effet d’un pétard mouillé. En effet, Francis bafouille un « crampes » !! Mais, Jérôme comprend « trente ! », comme 30 km !! Comme ils ne sont pas exactement au même niveau, Jérôme ne prête donc aucune attention à ce qui était un SOS !
Je suis devant. Je me retourne et aperçois au loin mes compagnons. Je les trouve bien loin. Je me mets alors à courir en rond sur le bord de la piste, en les attendant. Jérôme me rejoint le premier et m’emboîte le pas.
Après quelques tours de ce pas académique déclenchant rires et encouragements pour les Warriors, Francis pointe son museau, et je lui lance en blaguant « Eh ! Qu’est-ce que tu fais ? Ca fait un kilomètre qu’on tourne comme ça » ! Et il me répond « Aah ! J’ai des crampes » !! Cette réponse sent mauvais, et elle explique cette sensible baisse de régime. Instantanément, je lui lance : « Ah ! Merde ! … Arrose tes jambes » ! Et machinalement, je regarde le chrono. « Prends un comprimé de Sporténine ! En plus, c’est presque le moment » ! Et Francis s’exécute ! Il me voue une confiance quasi absolue ! Il reprend, en marchant et en s’étirant pour tenter de faire passer cette crampe. Mais il ne sent pas bien la chose ! Pour ne pas nous handicaper, Jérôme et moi, il nous dit d’y aller, de le laisser poursuivre sa route seul, sans nous ! Il y a évidemment de la sagesse dans sa résignation. Il ne veut pas jouer les boulets, ne pas risquer de compromettre la réussite de notre entreprise. En quelque sorte, il se sacrifie, mais finira bien par aller au bout, sans nous, d’une manière ou d’une autre, comme il l’a déjà fait sur des 20 bornes. Du moins, c’est ce qu’il pense ! Et la chose est tentante, pour réaliser un temps correct, assez proche de celui prévu. Mais, la raison me rappelle à l’ordre ! C’est mon pote, avec qui, dans ce terrible hiver j’en ai bavé pour devenir un Warrior ! Et, notre devise « Un pour tous ! Tous pour un ! » que mes deux coéquipiers ont faite leur lorsqu’ils avaient compris, quelques semaines auparavant, que je n’allais pas bien et que de ce fait je n’imaginais pas dépasser le semi-marathon aujourd’hui même… cette devise doit aussi réellement devenir mienne ! Pour ce faire, conjuguée à leurs mails d’encouragements « T’inquiètes ! On te portera, s’il le faut !! », elle me souffle d’oublier le chrono et de ne pas abandonner mon Francis en mauvaise posture ! Et puis, des crampes : ça peut se gérer ! Je le sais car je l’ai déjà fait, lors de mon plus pitoyable marathon, celui dit « de la Liberté » sur les plages du Débarquement en 2004 ! Harcelé par ces saloperies sur les 15 derniers kilomètres, seul dans la foule anonyme de 3000 cinglés du même acabit, en voyant mes muscles pomper dans le vide j’avais eu la curieuse idée de m’arroser… et j’avais tenu jusqu’au bout, ainsi !! Le remède existe donc !
Finalement, nous repartons pour rejoindre Jérôme qui n’avait pas encore compris le problème. Mais l’inquiétude s’installe, accompagnée d’un sentiment de tristesse gâchant alors la fête.
A nouveau : « Allez Toulouse » …



A présent je commence à percevoir des douleurs abdominales. Pourtant un peu habitué à cet exercice de fou, j’avais entamé une préparation abdominale il y a de cela quelques semaines. Mais, je l’ai finalement abandonnée, vu le peu d’espoir que je nourrissais, alors, quant à aller au bout. Conjugué à la digestion contrariée de la nourriture ingurgitée depuis le départ, ce défaut produit de désagréables contractures ventrales. Décidément, la fête est en train prendre une autre tournure !!
Vers le km35, à mon tour, quelques décharges électriques me secouent une cuisse. Une légère douleur était apparue il y a un petit moment. Cette fois, c’est bien un début de crampe. Les choses se compliquent, donc !! Mais, un Warrior ne s’avoue pas si vite vaincu ! Je m’écarte de la piste pour m’arrêter sans gêner quiconque et ainsi pouvoir m’arroser avec le peu d’eau qu’il me reste.
Je repars, et la contraction se calme. Ca marche ! Mais, quand même ! Ces crampes : quelle vacherie !! Me sachant sujet de ces majestés, j’ai fait au mieux durant toute ma préparation pour les éviter ! Quotidiennement, j’ai absorbé mon comprimé de magnésium pendant 3 mois. Et, pendant toute cette période, je me suis mis au régime de banane, et je me suis surtout forcé à boire beaucoup plus que de coutume ! Peut-être pas que de l’eau !! Mais c’est quand même du liquide… Pendant la course, chaque heure j’ai ingurgité mon comprimé de sporténine… Et tout ceci en vain !!
Dans le Bois de Boulogne, un ravitaillement de Powerade se présente. Francis garde un mauvais souvenir de ce genre de produit. Il avait mal supporté cette boisson lors de son dernier 20km à Bruxelles. Aussi, hésite-t-il à se relancer dans l’aventure ! Cependant, il se demande si ça ne pourrait pas avoir un certain bienfait sur le mal qui l’assaille ! Et, il me demande mon avis ! Mais, d’avis, je n’en ai point trop. Moi, j’en prends, quant à lui… je ne sais pas…
A 50 mètres de nous, un gars est allongé au sol qui gigote dans tous les sens. Manifestement, il est assailli par les crampes, lui aussi. Francis, devant moi, s’arrête pour l’aider. Je le rejoins, lui dis de s’arroser, et, bon bougre, et comme il est dans l’impossibilité de le faire je lui vide ma bouteille sur les jambes. Tant pis pour moi ! Il continue à geindre. Francis essaie de lui tirer sa crampe et il se met à hurler ! De l’autre côté de l’allée, une trentaine de personnes continuent à jouer les grands sportifs en encourageant les balaises qui ont la chance de ne pas encore avoir déclenché leur balise de détresse. Mais personne ne se déplace pour secourir le pauvre gars. Ce n’est pourtant pas le rôle des coureurs ! Mais, hélas, il n’y a pas trace de secouriste ! Finalement, nous l’abandonnons à son douloureux sort !
Cette fois, Toulouse me passe ! « Allez les Warriors » !!
Quelques minutes plus tard, je regrette mon élan de générosité envers ce mec qu’on aurait du laisser crever, comme le faisaient magnifiquement ces spectateurs, vrais sportifs du dimanche ! Une attaque plus vive de crampes m’est assénée ! Cette fois, je n’ai pas d’eau, et j’ai été un peu décroché par mes coéquipiers ! Je serre les dents, ralentis sous le coup de la douleur puis m’efforce d’accélérer légèrement pour moins souffrir.
Heureusement, Francis, à son tour, veille sur ses arrières ! Me voyant presque à l’arrêt au loin, il m’attend. Lorsqu’il entend le mot « crampe », il me passe sa bouteille, se sacrifiant à son tour ! Ouff !! Ca passe un peu, et en repartant, la douleur disparaît ! Mais, nous voici à présent comme deux malheureux en manque de ce bien si précieux, et que des nations entières s’envient au point de se foutre sur la gueule !
En attendant le prochain ravitaillement, où nous embarquerons assurément deux bouteilles d’eau chacun, nous nous mettons en quête de bouteilles d’eau non totalement vides, en scrutant le caniveau, tout en trottinant.
Francis et moi alternons, à présent, les arrêts douchage ! Jérôme gambade à l’avant, et quand l’un de nous deux s’aperçoit que l’autre est sous la douche express, machinalement il ralentit pour attendre l’autre qui, en revenant dégoulinant, signale par un « Allez, Warrior ! » que le sprint à la vitesse max de 6 ou 7 km/h peut reprendre.
Un ravitaillement de cidre se présente à nous. Peut-être vaut-il le coup ? Essayons pour voir !
C’est depuis un moment, déjà, que Jérôme fait la course devant. Apparemment, il est bien, ne souffre pas ! Son allure est belle. Il semble presque frais. Il se retourne de plus en plus, scrutant continument des informations concernant notre progression ralentie. Je reste en recherche du précieux liquide. Mais à l’approche du but, les bouteilles abandonnées semblent toutes plus vidées de leur substance essentielle les unes que les autres !
Enfin, en voici une ! Même si les crampes ne sont pas violentes, elles restent latentes, prêtes à me foudroyer, à me carboniser sur place ! C’est donc par précaution que je m’oblige à doucher mes jambes amaigries par bientôt 40 bornes d’effort. Je m’arrête pour opérer ! Oufff !! Un gamin me demande pourquoi je fais ça… Et en plus je dois faire de la pédagogie !!
Je n’ai plus la pêche pour continuer à faire le clown, à dépenser le peu de carburant qu’il me reste. Et comme le public n’a pas envahi le Bois de Boulogne, l’ambiance n’est plus à la fête. Ceci ajoute sans doute au sérieux de la situation dans laquelle l’ultime objectif est de tenir le coup jusqu’à la fin !
La dernière grande ligne droite est interminable. A chaque pied posé au sol, on perçoit un tout petit peu mieux la tour du Palais des congrès, Mais : qu’elle est loin !! Le nombre de concurrents marchant va grandissant. Francis et moi, nous nous trainons ! C’est plutôt Francis qui me traine ! J’ai terriblement mal au ventre, à présent ! Mes pas se réduisent en longueur tellement l’épuisement de mes ressources augmente ! On peut dire que je souffre… et j’ose le dire aujourd’hui : je souffre à en pleurer, discrètement ! Mais je retiens ces sanglots autant que je peux. Certes, je suis dans une phase de souffrance, mais aussi d’émotion ! Emotion due à l’inimaginable épilogue que je suis en train d’écrire !!
Et puis, alors que je ne les attendais pas ici, mes fans resurgissent ! C’est génial !! Mais pour dire la vérité, Après plus de quatre heures de course, on se trouve dans une sorte d’état second dans lequel le cerveau n’imprime pas tout. Je dois dire que tout à la pensée et à la joie d’en finir bientôt, je ne conserve qu’une vision brumeuse de cette super apparition qui, paradoxalement, m’a sûrement été bienfaitrice !
A environ 500 mètres du pot aux roses, Jérôme déclare « Allez, Warriors !! On finit ensemble ! Allez, on se tient la main » !! C’est encore un peu tôt, mais : allons-y !
Pourtant, Francis me lâche vite pour mieux se concentrer tant il semble épuisé !
Mais, à 200 mètres on recommence et on ne se lâche plus. Jérôme me tracte. Francis suit en peinant lui aussi.
Enfin, nous levons les bras, comme attachés ensemble, attachés à cette victoire, victoire des Warriors sur eux-mêmes ! Et le portail terminal s’approche, à petits pas, grossissant au fur et à mesure que nos bras se lèvent pour saluer en se balançant, histoire de montrer qu’il nous reste encore quelques forces pour clamer gestuellement notre immense bonheur d’avoir mené à bien notre beau projet !
Superbe !! Génial, les gars ! Voilà ce que nous pourrions hurler. Mais nous sommes tellement claqués et souffreteux que nous gardons pour nous ce qui devrait sortir, exploser ! Je ressens alors un léger sentiment de vide. Chacun marchotte pour récupérer le plus vite possible. Déclarer que je suis complètement vidé ne servirait à rien puisque nous sommes tous dans le même état. Cependant, Jérôme qui a terminé comme l’homme fort des Warriors semble réellement plus frais. Bravo, mon gars ! Tu as superbement géré ta course, et tu mérites ta première place sur notre podium !
Après quelques minutes d’une pénible progression dans la mêlée des finishers piochant dans une débauche de pommes, bananes, oranges, sucres, raisins et bouteilles d’eau, Francis se dirige vers ce qui répond à nouveau à l’appel du ventre. Un stand de la marine racole le client en exposant deux malheureuses barres de céréales… Sentant certainement le bon coup malgré la pauvreté du butin exposé, il s’approche et se fait immédiatement brancher le micro pour faire part de ses impressions. Le bougre adore cet outil qu’il maîtrise assez bien. Je vous rapporte sa déclaration à quelques mots près. « Ce marathon est vraiment génial ! C’est mon premier marathon, et c’est magnifique… On est un petit groupe d’amis et on a monté le Warrior’s tour. A notre programme 2010, figurent la Marathon de Paris, les 20 km de Bruxelles et enfin une marche de 100km organisée par l’association Oxfam-solidarité qui lutte contre la misère et l’injustice dans certains pays défavorisés… », tout ceci en dévoilant notre superbe T-shirt à présent au chaud sous le poncho brillamment gagné ! Les marins sont ravis de cette interview ! Nous aussi !
La route vers nos deux étapes suivantes est à présent ouverte… et nous avons une petite pensée pour, entre autres, notre sponsor qui financé nos superbes maillots sans lesquels nous ne serions jamais allés au bout : Eco2-habitat, jeune chauffagiste spécialisé dans les nouvelles énergies.
Si vous êtes avides de résultats et de performances, rendez-vous sur : www.parismarathon.com, puis, allez dans RESULTATS, et saisissez l’identité que vous désirez :
Francis TAKA, ou Jérôme COUTURE, ou encore Charles LECUONA
Vous trouverez nos classements et les vidéos officielles à la fin de chaque ligne.
Sur cette page du blog des Warriors que vous venez de déguster, visionnez le diaporama élaboré à partir des œuvres de Alphons et de Danièle, mais aussi de Charly au cœur du sujet. Vous pouvez même grossir les photos…
Vous pouvez aussi agrandir chaque photo du blog en cliquant dessus.
Vous pouvez encore visionner la vidéo réalisée par Max et entendre les commentaires d’Alphons et Max, dignes de ceux de mon commentateur sportif préféré !!
Enfin, pour votre culture, visionnez le parcours du marathon, imagé par des documents historiques que j’ai consciencieusement sélectionné pour vous. Pour cela suivez le lien parcours en images, puis grossissez la carte géographique proposée jusqu’à volonté. Vous pouvez vous y déplacer…
Et encore une fois, n’hésitez pas à laisser des commentaires, c’est tellement plus vivant…
Au fait, gardez le contact, car nos aventures ne sont pas terminées ! A suivre, donc…

Dévoré ton aventure, Charly! Bravo. Suis béate d'admiration devant tant de ténacité et de volonté!!!
RépondreSupprimerSuis fière de toi!
Félicitations les Warrior's.
Et bien entendu que je reste à l'affût...de la suite de la saga du Warriors'tour!
Gros bisous.
Bon ben je viens de lire ton épopée fantastique des warriors au marathon de paris, et franchement je suis bluffée par tes talents de narrateur et de marathonien.
RépondreSupprimerc'est simple : j'étais tellement avec vous dans la course, tant les détails étaient croustillants et plus vrais que natures, que je suis épuisée et que je crois que je vais aller me coucher.......
J'ai essayé de mettre un commentaire sur votre blog, mais je n'y suis pas arrivée! Pas maligne la fille, hein?
Bon je voulais vous dire aussi que la couleur de vos maillots vous va très bien au teint, et en plus elle est bien choisie car elle est assez rare du coup on vous repère bien sur les photos ou vidéos. Il ya plein de maillots blancs, bon ça c'est normal, des maillots noirs et rouges, mais franchement verts y en a peu:je sais que les artistes pensent que cette couleur porte malheur, en tout cas elle vous a vraiment bien réussi à tous les 3.
En tout cas, bravo pour le suspense : quand tu as commencé à parler de crampes, je me suis dit : bon ben là c'est cuit, ils vont pas arriver jusqu'au bout... Et puis non tout le monde est arrivé sur la ligne d'arrivée et alors là : CHAPEAU, BRAVO, BELLISSIMO, PORTO, etc..........
Gros bisous à toi et à ta fanette préférée
Valérie et Gérard
Bon et bien je laisse un message ici car je n'ai pas réussi à poster un nouveau message sur le blog (pourtant je l'avais déjà fait une fois). Bref encore félicitations et il y a certaines photos qui sont géniales je trouve. Biz
RépondreSupprimerCéline
La performance des warriors méritait bien une grande lecture et une petite réponse.
RépondreSupprimerBeaucoup de plaisir à lire ta prose et à retrouver nos petits parisiens en photos nous qui sommes dans nos montagnes.
Félicitations et à bientôt peut-être en chair et en os.
Patricia
Enfin, enfin, j'ai pu prendre le temps de lire ta superbe épopée, votre superbe épopée!!
RépondreSupprimerFélicitations et bravo!
J'ai beaucoup aimé lire votre chevauchée parisienne. Et tu l'as si bien écrit Charles...
J'ai hâte d'avoir la suite du Warriors Tour avec les 20 km de Bruxelles...
Lucie